Arakan et Rohingya

En trois parties :
1- Mon voyage en Arakan (récit personnel).
2- Qui sont les Rohingya ?
3- L’histoire continue dans l’actualité (chronologie choisie et commentaire personnel).

1/3 – Mon voyage en Arakan

Mrauk U, 12/03/2011

Mrauk U, le 12 mars 2011

La salle est un mal éclairée, tout comme les rues de Mrauk U qui ne le sont pratiquement pas. J’utilise une lampe de poche pour me promener de nuit, j’ai peur de tomber dans un des nombreux ruisseaux qui coulent le long des chemins.

Sur l’écran de télévision de l’unique restaurant ouvert le soir, les images d’une catastrophe qui secoue le Japon. Je ne comprends pas tout ce qui se passe. Depuis plusieurs jours, je n’ai ni internet ni la télévision. Je suis arrivé dans l’Etat d’Arakan il y a deux jours.

Mrauk U, 15/03/2011

Depuis des années je rêvais de visiter l’ancienne capitale de Mrauk U (que l’on prononce « miaou » ou plutôt « mio-ou »). J’ai compté trois touristes à Mark U, et tous les trois mangeons par hasard au même endroit. Il y a un allemand avec qui j’ai sympathisé hier, et un japonais, son visage est collé à l’écran. C’est lui qui m’a expliqué qu’il y avait eu un tremblement de terre très important au Japon, qu’un tsunami en avait résulté avec pour conséquence l’inondation d’une centrale nucléaire. Il a essayé de contacter sa famille, sans succès, il est très inquiet. Pas de connexion internet ici, et les téléphones publics permettent difficilement de passer des appels internationaux.

note : Nous sommes en 2011, très peu d’endroits au Myanmar sont équipés du wifi, pour accéder à internet il faut aller dans un shop. Les téléphones portables sont encore très chers, beaucoup de particulier ont installé un téléphone sur une table dans la rue, ils servent de téléphone public, mais pour les appels internationaux, c’est beaucoup plus compliqué.

Un homme prend la parole en anglais, il nous distribue à tous les trois des plans de Mrauk U avec des adresses utiles et les dizaines de temples sont répertoriés. Il parle très fort, je crois qu’il est un peu ivre. Il ne nous regarde pas dans les yeux mais semble regarder au loin, un peu comme un politicien en meeting. Il nous parle de la grandeur des Arakanais. Il explique que le Royaume d’Arakan est beaucoup plus ancien que celui de Bagan. Il date d’une époque pré-bouddhiste, mais il ajoute que Bouddha a voyagé jusqu’en Arakan, que la statue de Mahamuni a été coulée lors de son voyage ici. Il énumère des noms de rois que je ne retiens pas, il explique que sa culture est unique et importante, mais qu’elle est aujourd’hui menacée par l’arrivée des étrangers musulmans venus du Bengladesh voisin : les Rohingya.

J’ai une méfiance naturelle envers les gens qui parlent fort dans les lieux publics. Ma méfiance est décuplée quand leur discours est un discours de haine envers une population tierce. J’ai quand même envie d’en savoir plus, je lui demande depuis quand les Rohingya vivent dans la région. Mes doutes sur son état d’ébriété se confirment, il n’arrive pas à entendre ma question et répète son texte en boucle. A d’autres tables, des gens qui doivent être des locaux l’écoutent avec respect. L’homme se tourne alors vers eux et continue son meeting en langue arakanaise.

Mrauk U, 13/03/2011

Je passe plusieurs jours magnifiques à Mrauk U. Je prolonge même mon séjour pour pouvoir visiter d’autres sites.

Selon les archéologues, les preuves de l’existence du Royaume d’Arakan remonteraient au Ve siècle de notre ère. Mrauk U a été la capitale du Royaume d’Arakan depuis 1431. A son apogée, la ville aurait compté plus de 120’000 habitants et faisait du commerce avec le Portugal, les Pays-Bas, l’Arabie, l’Inde et les Royaumes birmans de Bago et Ava. Son territoire maximal a contenu plus de la moitié du Bangladesh y compris Chittagong et probablement Dhaka.

Convoitée et plusieurs fois attaquée par les birmans, l’attaque de 1785 a mit fin à l’indépendance du Royaume d’Arakan. C’est à ce moment là que la statue de Mahamuni, symbole bouddhiste de l’Arakan, d’une très grande importance, a été emmenée à Mandalay.

Aujourd’hui, Mrauk U est un gros village de quatre à cinq mille habitants.

 Mrauk U, 13/03/2011

Un conducteur de trishaw me montre un terrain qui devrait devenir un aéroport. Il craint que la tranquillité du lieu soit anéantie le jour où les touristes débarqueront en grand nombre. Un autre villageois me parle d’un projet de chemin de fer qui est en cours. Le gouvernement central veut absolument que l’Etat d’Arakan soit relié au reste au pays. Mais les premiers travaux de construction ont déjà abimé des sites archéologiques importants et il est prévu qu’ils détruisent un temple qui se trouve sur la ligne. Un gazoduc et un oléoduc sont également en construction. Ils relieront Sittwe (sur le Golf de Bengale) à la province du Yunnan en Chine. Ces deux tubes sont d’une importance énorme et représentent des investissements très importants. La compagnie Sud-Coréenne Daewoo a conclu un accord avec le gouvernement du Myanmar pour l’exploitation du gisement de gaz offshore au large de Sittwe. La Chine projette de construire un port en eaux profondes pour y recevoir le pétrole d’Arabie sans passer par le détroit de Malacca. Quand je lui demande pourquoi les gens de la région s’opposent à ces projets qui vont rapporter de l’argent à l’économie locale, il se met à rigoler en me disant que l’argent ira dans les poches des birmans, la population arakanaise est pauvre et le restera.

Mrauk U, 13/03/2011

Sittwe, le 17 mars 2011

Je suis revenu à la capitale actuelle de l’Etat d’Arakan. Un voyage d’une journée sur un gros ferry. J’ai compté que l’on devait être une centaine de passagers sur le pont supérieur et qu’il devait y avoir deux cents personnes sur le pont inférieur. Lorsque j’ai cherché à aller aux toilettes, j’ai mené un parcours d’obstacles, enjambant les passagers assis sur le sol. Il régnait une bonne humeur contagieuse et je ne me suis pas ennuyé un seul instant.

Mrauk U, 16/03/2011

Sittwe est situé au bord du Golf du Bengale. On voit de très gros bateaux arrimés au large. A moins d’une centaine de kilomètre plus au nord se trouve le Bangladesh. La route qui suit la côte direction sud est en très mauvais état, il faut une trentaine d’heures pour rejoindre Yangon.

La ville n’est pas très grande et j’ai beaucoup de temps pour flâner. Je visite le musée arakanais. J’y vois de très belles statues anciennes. Hélas, aucune explication en anglais et personne ne parle une langue étrangère, mais le personnel est très souriant.

Sittwe, 17/03/2011

Au centre ville, se trouve une belle mosquée. Je vais m’asseoir dans la cour en face du bâtiment réservé aux prières et j’observe les allées et venues des fidèles. Quittant le centre, je m’aventure dans des quartiers peuplés uniquement de musulmans. Tous travaillent dans la pêcherie. Ma visite ne passe pas inaperçue, on me montre du doigt, on parle de moi avec des voix très fortes, les gens sortent pour me regarder passer, les visages ne sont pas tous accueillants je prends quelques photos mais je ne m’attarde pas.

Le marché au poisson est très vaste. Du poisson frais est continuellement déchargé, empilé, pesé et presque immédiatement vendu. Une section est réservée au poisson séché, l’atmosphère y est beaucoup plus calme, les vendeurs dorment entre les étalages. Un tea shop est situé dans le marché, c’est l’endroit idéal pour s’asseoir et observer. Je commande un thé et des samossas, je m’assieds sur un mini tabouret et je regarde passer les brouettes de poissons.

Un homme me dévisage, il vient vers moi.

Sittwe, 18/03/2011

– Mais, tu étais à la mosquée tout à l’heure ? Tu n’as rien contre les musulmans ?

L’homme est musulman et ma présence paisible semble lui plaire. Il prend un mini tabouret et s’assied à côté de moi. Il me demande si j’ai déjà entendu parler des Rohingya. Je lui réponds que oui, les médias ont parlé des gens qui se sont enfuis sur des bateaux en direction de la Malaisie. L’homme me demande si en occident on parle d’eux, il veut aussi savoir si il y a des musulmans dans mon pays, si ils sont bien traités.

Sittwe, 17/03/2011

En peu de temps, des amis de l’homme nous ont rejoint et il y a maintenant une dizaine de personnes assises devant moi. Tous cherchent à me paraître sympathiques. On m’apporte un autre thé et une nouvelle assiette de samossas. L’atmosphère est détendue, on rigole.

L’homme m’explique que sa famille est originaire du Bangladesh et qu’ils vivent à Sittwe depuis deux générations. Aujourd’hui, il est commerçant en import et export pour toutes marchandises qui ont besoin de passer la frontière. Il m’explique qu’il n’a pas de passeport Myanmar mais une carte d’identité qui ne lui permet pas de voyager librement dans le pays. Il ne peut circuler que dans la région comprise entre Sittwe et la frontière bengalie. Il n’a aucun droit. Son discours ne me choque pas plus, puisque (nous sommes en 2011, au tout début du processus de démocratisation du pays) très peu de citoyens du Myanmar ont des droits, la loi de la peur est encore une réalité partout. Il veut absolument m’inviter chez lui, il veut que je goute à la cuisine de sa femme, il veut que je voie sa maison et que je parle de sa communauté une fois rentré en Europe.

Sittwe, 17/03/2011

 

2/3 – Qui sont les Rohingya ?

Rohingya veut dire « habitant de Rohang », nom donné à l’Arakan par les musulmans de cette région. Leur langue est un dialecte chittagonien (langue parlée à Chittagong au Bangladesh). C’est une langue indo-aryenne apparentée au bengali.

Les indiens déplacés par les britanniques

Il est difficile de savoir depuis quand ils habitent la région arakanaise. Les personnes avec qui j’ai discuté en 2011 m’ont parlé de l’époque coloniale anglaise. Alors que l’Empire britannique avait unifié « Les Indes », de très nombreuses familles musulmanes indiennes ont été transférées dans la partie birmane. Beaucoup se sont vues confiées des postes administratifs. Ce n’est qu’en 1937 que les Anglais ont finalement dessiné une frontière pour séparer la Birmanie des Indes (aujourd’hui Bangladesh au sud et Inde au nord).

Plus tôt, un royaume cosmopolite et puissant.

Mais avant les Anglais, alors que l’Arakan était un Royaume indépendant, à l’apogée de son influence, elle ne formait qu’un seul grand territoire avec la partie orientale du Bangladesh. Cette zone commerciale prospère dont Mrauk U était la capitale avait même un quartier portugais en son centre. Les échanges étaient nombreux et prospères. Les commerçants voyageaient en totale liberté. Les échanges ne se limitaient pas aux nourritures et objets : il y existait aussi un commerce d’esclaves. Jacques Pierre Leider[1] note que « L’Arakan était au XVIIème et XVIIIème siècle un marché d’esclaves important où des marchands indiens ou la Compagnie hollandaise venaient s’approvisionner. » Nombreux Bengalis de la région de Chittagong se sont retrouvés sur les marchés d’esclaves d’Arakan. Le roi, quand à lui, se réservait un quart des prisonniers et beaucoup ont été employés à des travaux agricoles par des propriétaires arakanais.

Ali Khan, roi d’Arakan

Toutefois, la religion du Royaume d’Arakan est bouddhiste depuis le XIème siècle. A noter qu’en 1434, le roi de Mrauk U, a pris un nom musulman, il s’est fait appeler Ali Khan. Il s’agissait d’un geste symbolique au moment où il à envahi la région de Chittagong. Son père avait fait construire une mosquée à Mrauk U. Mais aucun roi ne s’est jamais converti à la religion musulmane.

Sittwe, 17/03/2011

1948, indépendance et reconnaissance

Lors de l’indépendance de la Birmanie en 1948 orchestrée par le Général Aung San (père de Aung San Suu Kyi), les Rohingya sont reconnus comme étant une des (nombreuses) minorités nationales.

Apatrides

En 1962, l’arrivée au pouvoir du Général Ne Win change entièrement la politique. Il n’existe plus de minorité ethnique dans le pays, c’est la « birmanisation ».

En 1982, le régime birman reconnaît officiellement 135 ethnies, il s’agit des groupes qui vivaient dans le pays avant la colonisation britannique (avant 1824). Les Rohingya, considérés comme « importés » par les colons, n’en font pas partie, ils se voient refuser la citoyenneté du Myanmar et deviennent des apatrides.

Sittwe, 17/03/2011

 

3/3 – L’histoire continue dans l’actualité… (hélas)

Mars 2012. Ashin Wirathu, nationaliste et bouddhiste intégriste, condamné et emprisonné en 2003 pour avoir d’attisé la haine raciale, est libéré lors d’une amnistie.

Juin 2012. Le viol (supposé) d’une jeune fille arakanaise par un Rohingya est vengé par le meurtre de dix musulmans à Sittwe. Plusieurs villages sont brûlés. Au moment où les événements prennent la tournure d’une guerre civile, l’armée centrale reprend le contrôle complet de l’Etat et impose l’état d’urgence.

Septembre 2012. Ashin Wirathu prend la tête de manifestations à Mandalay demandant l’expulsion des Rohingya du pays. Son discours raciste et violent revêt une forme inédite puisqu’il est moine. (Pour rappel, les moines sont sensé promouvoir la parole non-violente du Bouddha). Il soutient très habilement le gouvernement issu des miliaires.

Ses discours misogyne visent aussi Aung San Suu Kyi, l’opposante historique, qui cumule le fait d’être une femme et d’avoir été mariée à un étranger (un britannique).

Les actions de Wirathu sont le détonateur d’une série de troubles dans le pays, dont une violente dispute dans la ville de Meiktila qui dégénère. Un quartier entier de la ville est incendié, une cinquantaine de personnes meurent.

Juin 2013. Le magazine « Times » fait l’honneur de sa couverture à Ashin Wirathu. Il y est décrit comme le « Ben Laden bouddhiste » ou comme « Hitler en toge ». Il s’enorgueilli d’être détesté par l’occident et présente ceci comme la marque de son importance et de son influence. Toutefois, au Myanmar, les gens qui soutiennent ses idées sont minoritaires.

Sittwe, 17/03/2011

Avril 2016. Après vingt ans passés en résidence surveillée, Aung San Suu Kyi, brillamment élue aux élections parlementaires devient Conseillère d’Etat du Myanmar. C’est un tournant politique majeur.

Septembre 2016. Soucieuse de trouver une solution pacifique au conflit en Arakan, Aung San Sur Kyi mandate la Fondation Kofi Annan pour une médiation neutre et impartiale. La commission[2] est composée de six experts locaux et trois internationaux, elle est présidée par Monsieur Kofi Annan, ancien secrétaire des Nations Unies.

La création de cette commission est immédiatement critiquée et moquée par le prétendu moine Wirathu qui parle d’ingérence dans les affaires nationales. Pour lui, il n’y a pas d’autre solution que l’élimination des musulmans.

Octobre 2016. Un groupe armé qui se fait appeler ARSA (Armée du Salut des Rohingya d’Arakan) entre en scène. Ils attaquent trois postes de l’armée du Myanmar près de la frontière avec le Bangladesh.

Selon le Daily Star de Dhaka[3], il y a de quoi s’inquiéter : Ataullah Abu Ammar Jununi, l’animateur de ce groupe est né à Karachi au Pakistan et a grandi en Arabie Saoudite. Il s’est illustré ces dernières années dans plusieurs actions anti-birmanes dans le monde. Toujours selon le Daily Star, ce groupe serait financé par la diaspora rohingya ainsi que des donateurs privés en Arabie Saoudite et au Moyen-Orient. Il n’est pas Rohingya lui-même.

Sittwe, 17/03/2011

29 janvier 2017. Maître Ko Ni, avocat au Myanmar est assassiné d’une balle dans la tête à l’aéroport international de Yangon. De confession musulmane, cet avocat était un ami proche de Aung San Suu Kyi, et conseiller juridique de son parti la LND (Ligue Nationale pour la Démocratie). Il revenait, avec une délégation gouvernementale, d’Indonésie où il avait participé à une rencontre régionale sur les tensions dans l’Etat d’Arakan. Personnage au franc parlé, Ko Ni avait critiqué la LND en 2015 pour n’avoir pas présenté de candidats musulmans aux élections législatives[4], il était une voix respectée dans le pays. Il qualifiait de « ridicules » les lois sur la religion et la race adoptées par le gouvernement précédent. Il était en train de travailler, sur la demande de Aung San Suu Kyi, sur un texte législatif visant à criminaliser les discours de haine qui se propagent dans le pays[5].

Mars 2017. La justice du Myanmar condamne les incitations à la haine de Ashin Wirathu. Il lui est désormais interdit de s’exprimer publiquement. Il se moque de cette interdiction en apparaissant avec un sparadrap sur la bouche et diffusant ses anciens sermons au-travers d’enregistrements. Il rebaptise son mouvement « Mabata ».

24 août 2017. La Commission présidée par Kofi Annan présente son rapport final dans lequel il est préconisé des mesures pacifistes urgentes pour prévenir la violence, maintenir la paix et forcer la réconciliation. Parmi ces mesures, l’accès à la nationalité et à l’éducation.

… mais cette présentation est immédiatement occultée par un événement brutal :

25 août 2017. L’ASRA lance une attaque simultanée de plusieurs nouveaux postes militaires. Selon Le Monde[6] : 150 terroristes rebelles, plus de 20 postes militaire attaqués, 89 morts dont une dizaine de policiers. The Straight Times de Singapour[7] avance que plusieurs combattants pakistanais et indonésiens ont participé à ces attaques. L’objectif du groupe terroriste armé est clairement de saboter les efforts de paix lancées par le gouvernement. L’opinion publique au Myanmar est choquée, impossible dans la situation actuelle d’offrir des passeports à des gens ayant un lien présumé avec le terrorisme. L’armée (entièrement indépendante du gouvernement) réplique sans attendre, forçant des dizaines de milliers de Rohingya à fuir vers le Bangladesh. D’autres populations sont atteintes indirectement, comme les hindous, et de plus petites ethnies locales qui vivent dans la région.

En très peu de temps, la situation a gravement dégénéré. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’avoir des informations exactes sur les événements, aucun observateur n’est autorisé à pénétrer dans la région. L’armée a pris le pouvoir et le gouvernement doit manœuvrer en équilibriste entre une opinion publique choquée et une armée révoltée. Entre un groupe islamo-terroriste étranger (qui soutient la minorité des Rohingya) et un mouvement bouddhiste interne (qui soutient l’ancien gouvernent militaire).

Contrairement aux précédentes attaques de 2012 et 2016, les médias occidentaux se sont lancés dans une campagne pour dénoncer l’inactivisme d’Aung San Suu Kyi, allant jusqu’à relayer des pétitions demandant qu’on lui retire son Prix Nobel de la Paix. Les forums des médias sociaux diffusent des informations à tout vent, dont des images de guerre sorties de nulle part. Une guerre médiatique a commencé. La grande majorité des commentaires qui attisent la violence sont postés depuis le Moyen-Orient.

Gardant son sang froid, la Conseillère d’Etat Aung San Suu Kyi a dénoncé un iceberg de désinformation. Mais dans la tempête de la précipitation, peu de médias vérifient leurs sources. Il est tentant de vouloir renverser une icône d’autrefois.

Dans un communiqué de presse daté du 11 septembre 2017, le gouvernent du Myanmar salue les recommandations de la Commission consultative de M. Kofi Annan du 24 août 2017 et annonce qu’un comité ministériel sera chargé de suivre l’état d’avancement de la mise en œuvre des recommandations. Le gouvernement du Myanmar demande « le soutien de la communauté internationale dans ses efforts pour apporter la stabilité, la paix et le développement à l’État Rakhine. »

19 septembre 2017. Aung San Sur Kyi a choisi de ne pas se rendre à l’assemblée générale de l’ONU et s’exprime de Naypidaw, capitale du Myanmar, devant ses concitoyens pour un message à destination de la communauté internationale. Elle affirme que la Birmanie est prête à organiser le retour des 410’000 membres de la communauté Rohingya qui se sont réfugiés au Bangladesh. « Nous sommes prêts à débuter les vérifications d’identité des exilés en vue de leur retour ».

 

Sittwe, 17/03/2011

Aujourd’hui au Myanmar, les nombreuses autres communautés musulmanes continuent de vivre en paix avec le reste de la population. Le groupe Mabata mené par Wirathu est marginal. La population reste soudée derrière le gouvernement d’Aung San Suu Kyi. Mais pour l’opinion publique, les Rohingya sont des terroristes.

 


Toutes les photos sont de l’auteur du texte ©fredalix et ont été prises à Mrauk U et Sittwe en mars 2011.

 


[1] Le Royaume d’Arakan (Birmanie) / Jacques Pierre Leider. Institut National des Langues et Civilisations Orientales. Paris 1998.

[2] http://www.rakhinecommission.org

[3] http://www.thedailystar.net/frontpage/birth-arsa-1458535

[4] Source : http://www.lepetitjournal.com/birmanie/2016-05-17-12-49-28/en-bref/269461-assassinat-le-conseiller-juridique-de-la-lnd-abattu

[5] Source : http://www.courrierinternational.com/article/birmanie-la-mort-tragique-de-ko-ni-fragilise-la-transition-democratique

[6] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/08/25/une-trentaine-de-morts-dans-l-attaque-de-rohingya-en-birmanie_5176353_3216.html

[7] http://www.straitstimes.com/opinion/myanmars-bengali-problem-threatens-to-embroil-the-region

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Mrabri le peuple des feuilles jaunies

Les Mrabri sont surnommés « feuilles jaunes » parce qu’ils vivent dans les bois sous des petites huttes en bambou recouvertes de feuilles. Ils y habitent quelques jours, le temps que les feuilles jaunissent, puis s’en vont plus loin.

Ils vivent principalement dans la province thaïlandaise de Nan mais aussi la province lao de Sayiaburi. 

Les clichés

Le peuple des Mrabri[1] est un peuple nomade, chasseur cueilleur mais doit transporter avec lui une quantité impressionnante de clichés. En visitant la province de Nan en 2005, j’ai lu un encadré dans le guide Lonely Planet qui les décrivait comme un peuple primitif, derniers aborigènes de la région, dont les femmes changent volontairement de mari tous les six ans et qui place les cadavres de ses membres sur le sommet des arbres dans une sorte de culte sensé rendre à la nature l’âme des défunts. Que de poésie…

En listant quelques articles, j’ai appris que ce peuple serait tellement attaché à ses traditions ancestrales qu’il refuserait de se plier à la modernité. Que de sagesse conservatrice…

J’ai ensuite vu le film documentaire de Patrick Bernard « Mlabri, les esprits des feuilles jaunes ». Ce documentaire bien illustré m’a au premier abord fait penser à un catalogue d’idées reçues sur les « bons sauvages » victimes de la société moderne. Le récit surfe sur les sommets du lyrisme : « Ils sont peut-être des entités spirituelles, des souffles de vie se fondant dans le murmure des feuilles inquiétantes ». Le reportage n’en est pas moins intéressant parce que son auteur a véritablement suivi cette population pendant plus de vingt ans et connaît bien son sujet.

A l’inverse de la vision occidentale rousseauiste, la vision thaïlandaise n’est pas tendre avec les Mrabri. Ils les appellent « Phi Tong Luang », ce qui se traduit (en langue du Nord) par « fantômes des feuilles jaunes ». Dans les croyances rurales, ils ne sont pas des gens mais véritablement des fantômes. Aujourd’hui, le cinéma d’épouvante les utilise pour faire frissonner les spectateurs.

2017-09-12 13.22.01

Dans les campagnes du Nord de la Thaïlande, les légendes circulent depuis plusieurs générations. On peut vous raconter qu’un petit abri couvert de feuilles jaunes est apparu un matin et que des objets ou des produits de la forêt sont apparu ici et là. Ils ajoutent que si l’on place de la nourriture ou d’autres objets utiles à cet endroit, ils auront disparu le lendemain. Les récits des villageois des collines ont contribué à forger une image négative qui a fait des Mrabri les fantômes de la forêt dont on a peur depuis plusieurs générations.

Il est souvent difficile de différencier les vraies rencontres des légendes inventées. On raconte qu’il existait plusieurs groupes de Mrabri, que certains étaient cannibales et chassaient les villageois pour les manger. Ce groupe (appelé « jambes tatouées ») aurait été exterminé par les habitants. Le groupe qui survit aujourd’hui encore (appelé « jambes rouges ») serait pacifique selon les histoires que l’on raconte.

Le peuple Mrabri, à cause de sa discrétion et de son désintérêt pour ce qui se passe dans les villages et les villes, n’a jamais pu contredire ces descriptions.

Partir à leur rencontre

Depuis le début du XXe siècle, quelques expéditions scientifiques se sont immergées dans la région qui abrite ce peuple pour partir à sa rencontre, parler avec eux et récolter des informations utiles qui ne soient pas des racontars et des légendes de villageois qui jouent à se faire peur. On peut citer par exemple l’expédition de Kraïsri Nimmanheamin en 1962 qui a dialogué pour la première fois avec ce peuple, et ramené des enregistrements sonores et des photographies. Sans réelle préparation technique, cette rencontre, qui a duré six heures, a eu l’avantage d’être un échange d’humain à humain et non de docteur à cobaye.

Leurs légendes

Du point de vue des Mrabri, il existe plusieurs légendes qui racontent leur origine.

« Il était une fois deux frères chassés par les villageois et placés sur un radeau dérivant sur le courant d’une rivière. Ils ont réussi à rejoindre la rive. L’un est parti travailler dans les champs cultiver les melons. Il est devenu plus tard l’ancêtre des Khmu.

« L’autre est parti dans la forêt pour chasser, ramasser des tubercules et des racines sauvages. Il est devenu plus tard notre ancêtre et nous ne pouvons absolument pas faire de plantations ni d’agriculture. Sinon on va transgresser les coutumes. Si quelqu’un n’a pas suivi ces lois, il sera puni par les esprits ».

Une autre légende raconte que le Roi Thin Taï, pour répondre à un oracle, aurait demandé aux cent meilleurs sujets de son royaume de partir pour un an dans la forêt avec des graines et des animaux. Arrivés dans la forêt, ils trouvèrent tellement de nourriture qu’ils abandonnèrent les animaux et laissèrent moisir les graines. Ils seraient devenus les Mrabri chasseurs-cueilleurs.

Enfin, dans une autre histoire, les Mrabri se sont enfuis dans la forêt au moment où le Roi de ce qui est aujourd’hui la plaine de Luang Prabang, aurait commencé à exiger le paiement des impôts. Comme ils n’avaient pas d’argent, ils se sont cachés dans la forêt. Dans cette légende, ils sont devenus un peuple maudis que le tigre doit dévorer tant qu’ils vivront cachés dans la forêt. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, leurs histoires tournent beaucoup autour de la peur du tigre.

« Back to the trees ! »

Qu’ils aient été envoyé par un roi pour satisfaire un oracle, qu’ils se soient enfuis pour échapper à l’impôts ou qu’ils se soient simplement perdus dans les bois, toutes ces histoires ont pour origine un groupe de personnes qui vivaient dans la société civilisée de leur temps et sont partis dans la forêt. Pour plagier Roy Lewis[2] : « back to the trees ! » Les Mrabri ne seraient donc pas les « dernières répliques de la préhistoire », mais un groupe de gens civilisés partis vivre une nouvelle existence.

Une étude scientifique le prouve…

En mars 2005, la revue scientifique PLoS Biology a publié les résultats d’une étude menée sur les Mrabri au Nord de la Thaïlande par un groupe de chercheurs allemands, japonais et thaïlandais. Ces résultats émettent une hypothèse sur l’origine des Mrabri : « Un très petit groupe d’agriculteurs sédentaires serait retourné dans la forêt pour reprendre une existence de chasseurs-cueilleurs et serait à l’origine du peuple mrabri ».

Cette hypothèse est basée sur des études génétiques et linguistiques. Elle corrobore l’idée qui ressort de leurs légendes.

L’étude génétique conclut que l’origine des Mrabri serait « un petit groupe de trois à six individus dont deux femmes ou peut-être même une seule ».

En 1963 déjà, le Dr. Gebhard Flatz, membre de l’expédition du Professeur Kraïsri Nimmanheamin avait attiré l’attention sur le fait que tous les Mrabri rencontrés étaient du même groupe sanguin, le groupe A.

Dans la langue mrabri, plusieurs termes ont un rapport avec la culture des champs et l’élevage. Or les Mrabri ne pratiquent pas l’agriculture. Les auteurs de cette étude pensent que les Mrabri ont été agriculteurs dans le passé.

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Sortons des légendes et des études scientifiques

On ne peut pas comparer les Mrabri avec des insulaires. Il est certain que ce peuple n’a pas vécu en totale autarcie durant des siècles. La disparition progressive de la forêt primaire qui est leur habitat et la source de leur nourriture, la présence de plus en plus proche de villageois sédentarisés, les a conduits à un rapprochement, à des échanges.

Depuis plusieurs décennies, ils se font engager par les Hmong comme travailleur agricoles, acceptant un petit salaire et ne rechignant pas à effectuer les tâches les plus ingrates. La présence de mots liés à l’agriculture dans leur langue s’expliquerait aussi par leur activité pour des tiers.

C’est ce que pense Yunwadee Bootwaiwoothi dans sa thèse sur les Mrabri. « Leur histoire nous montre qu’ils ont toujours vécus en parallèle (ou en marge) avec les villageois. Leur mode de vie s’est progressivement adapté au notre. Ils n’ont pas survécu complètement isolés en conservant intacte toute la civilisation haobinienne, ils rencontraient les villageois et empruntaient des savoirs ».

Aujourd’hui

Un missionnaire américain évangéliste s’est installé dans la région où vivent les Mrabri dans le but de les faire rejoindre sa communauté religieuse. Afin d’obtenir les autorisations des autorités, le missionnaire se serait fait naturaliser thaïlandais et aurait changé son nom de famille. Monsieur Long s’appelle maintenant Monsieur Boonyon et sa mission a prit le nom de « Nouvelles Tribus ». A la fin des années 80, ils étaient environ 150 Mrabri à vivre là-bas. Si ils trouvaient de la nourriture et un toit, beaucoup ont sombrés dans l’ennui, la dépression, il y aurait eu des suicides. Lassés par le dirigisme du missionnaire, beaucoup sont retournés dans la forêt vivre leur vie d’hommes libres.

Depuis les années 90, le gouvernement de la Province de Nan a décidé de faire bénéficier les Mrabri d’un village de maisons en bambous disposant de l’eau courante. Une école avec un instituteur est à disposition ainsi que des soins médicaux professionnels dans un dispensaire.

Tout en gardant leur vie nomade, les familles Mrabri vont régulièrement s’installer dans ce village et les enfants peuvent fréquenter l’école.

Le village est indiqué par un panneau routier pour ceux qui s’aventurent entre les provinces de Phayao et de Nan. Je suis passé par là il y a quelques années et j’ai repéré sur ma carte la localisation de ce village, mais je n’y suis pas allé.

Si les « femmes girafes »[3] sont sur les circuits touristiques, les « fantômes des feuilles jaunes » ne le sont pas (encore). Il faut dire qu’ils n’ont pas de particularité physique à exhiber et que leur installation dans un village a rompu le lien avec ce qui les définissait. Quel est l’intérêt de nomades si ils vivent dans un village ? Toutefois, il a été rapporté que des visiteurs fouillaient le village avec des demandes malsaines, une conséquence à certaines légendes qui décrivaient les femmes mrabri comme libérées sexuellement.

Pour ma part, n’étant pas un adepte des visites de zoo, je n’ai pas encore trouvé de bonne raison d’aller leur rendre visite. Aussi, c’est la première fois que je rédige un texte sur un sujet que je n’ai pas vu.

En 2005, les Mrabri ont reçu une pièce d’identité thaïlandaise. Les efforts de l’administration ne se sont pas contentés de les inscrire dans des registres, les spécialistes des « tribus des collines » tentent de modifier le nom absurde de « fantômes des feuilles jaunes » par « Communauté des Tong Luang » (feuilles jaunes) ou « Tribu Thaï Tong Luang ». C’est aujourd’hui leur dénomination officielle.

Au musée des Tribus des collines à Chiang Mai, leur appellation est « Mlabri » en langue thaïe comme en langue anglaise.  C’est d’ailleurs comme ça qu’ils veulent qu’on les appelle. Avec une mention entre parenthèse « Tong Luang » (feuilles jaunes).

 

Pai, 27/01/2017

Une terre

Patrick Bernard, l’auteur du film mentionné plus haut est retourné régulièrement pour suivre ceux qu’il avait filmés. En 2008, il écrit que les forêts ont presque totalement disparues, les espaces ont été défrichés et sont cultivées par les Hmong et Thaïlandais. Les Mrabri n’ont aujourd’hui plus de lieu qui correspond à leur mode de vie.

En 2008, la princesse Maha Chakri Sirindhorn a rendu visite aux Mrabri du village gouvernemental. Répondant à la demande des associations de défense des « tribus des collines », la princesse a ordonné le démarquage d’une terre d’environ 160 hectares.

Ce projet a failli ne pas voir le jour. Le pasteur évangélique, redoutant de voir ses âmes lui échapper, a fait croire que des esprits mauvais peuplaient la zone protégée. Ces esprits, selon la rumeur lancée par le missionnaire, allaient dévorer les entrailles des Mrabri qui s’y installeraient.

Une nouvelle zone, plus isolée, proche de la frontière avec le Laos a été définie par la Fondation de la Princesse. Depuis 2009, environ 80 Mrabri se sont installés dans la vaste « réserve ». Le site est interdit à la visite, même pour les chercheurs, et personne ne les ennuie (pour le moment).

Un groupe de jeunes nomades a souhaité mener l’expérience d’un « centre culturel » afin de présenter leur peuple aux éventuels visiteurs. Mais les habitations sont beaucoup plus enfoncées dans la forêt et ne se visitent pas.

 

Je vais continuer mes recherches sur les Mrabri, ce texte marque un premier pas dans ma connaissance de ce peuple.

Je ne crois pas que le terme de « tradition » ait une signification pour les Mrabri. Si ils aiment vivre en forêt, ce n’est pas parce qu’ils sont attachés à suivre leurs traditions séculaires, mais simplement parce qu’ils trouvent le bonheur dans cette vie. Nous sommes des observateurs, lorsque nous voulons à tout prix qu’un peuple suive à la lettre ce que nous pensons être leur « culture », nous devenons des conservateurs (de musée) qui empêchons des êtres humains d’évoluer en totale liberté.

Donnons le mot de la fin au peuple Bochimans au Botswana (Afrique), héros malgré lui du film « Les dieux sont tombés sur la tête » (1980) :

« Notre mode de vie est aussi moderne que le votre. Pourquoi ne pourrions-nous pas porter des vêtements, envoyer nos enfants à l’école tout en restant chasseurs-cueilleurs ? »


Bibliographie

Mrabri, le passé, le présent et le devenir du dernier peuple de chasseurs cueilleurs nomades en Thaïlande / Yuwadee Bootwaiwoothi. Mémoire de DEA, Institut National des Langues, Sorbonne, 2004

Mrabri, les Âmes de la Grande Forêt, étude sur une culture en danger, les derniers chasseurs-cueilleurs nomades en Thaïlande / Yuwadee Bootwaiwoothi. Mémoire de DEA, Institut National des Langues, Sorbonne, 2005

The Phi Tong Luang (Mlabri) : A hunter – gatherer group in Thailand / Surin Pookajorn and Staff. – Bangkok : Odeon Store, 1992

En Thaïlande, la disparition des hommes de la forêt. / Yuwadee Bootwaiwoothi. Le Monde diplomatique, 29 mars 2010

Revue scientifique PLoS, voir revue scientifique en ligne biology.plosjournals.org mars 2005, pp. 362-363 et 536-542. Journal français Le Monde, 3 avril 2005. Revue scientifique francophone La Recherche, mai 2005.

Quel avenir pour les feuilles jaunes? / Patrick Bernard, Revue Ikewan no. 68, avril 2008

Mlabri, les esprits des feuilles jaunes. /  un film de Patrick Bernard, 2004, disponible sur dailymotion.com

les photos ©fredalix ont été prises au Musée des Tribus des Collines « Highlands peoples », Chiang Mai. 


[1] Je vais orthographier « MRABRI » alors même que ces deux consonnes semblent difficiles à prononcer. On utilise aussi l’orthographe « MLABRI » qui sonne un peu mieux à nos oreilles. Toutefois, selon Yunwadee Bootwaiwoothi, auteur d’une thèse (remarquable) en français sur les Mrabri, elle ne correspond pas à la juste phonétique. En langue khmu, MRA se traduit par « peuple » et BRI par « forêt ».

[2] Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, roman publié en 1960 sous le titre original de « The Evolution Man ». Au temps de la préhistoire, Edward est toujours à l’affut de nouvelles inventions et d’expérimentations. Il invente le feu et les pointes durcies à la flamme. Son frère, l’Oncle Vania, voit ce progrès d’un mauvais oeil et critique le progrès en professant un retour aux valeurs traditionnelles en scandant son cri de ralliement « Back to the Trees ! » (Retour aux arbres).

[3] Je parle ici du groupe des Padaung, sous-groupe de l’éthnie des Karen. Les femmes se parent d’un long anneau qu’elles enroulent autour de leur cou, donnant l’illusion qu’il est très long.

Tribus des collines

Peuples en migration continue

Ceux que l’on appelle « tribus des collines » sont issus de grandes migrations amorcées il y a plusieurs siècles. Ils ne sont pas des « peuples natifs » de l’endroit où ils vivent aujourd’hui, et leur implantation s’étend sur un très large territoire.

Mais qu’est-ce qui distingue les tribus entre-elles ?

Peuples de vallées contre peuples des collines.

Les grandes civilisations ont culturellement horreur de la vie dans les collines et les montagnes et parlent souvent de ces régions comme étant peuplées de « sauvages ».

En Asie du Sud-Est, on les appelle « peuples ou tribus des collines » (ชาวเขา en thaï ou hilltribes en anglais), par opposition aux groupes ethniques qui peuplent les grandes vallée.

Omkoi, 05/07/2014
Femme Karen dans la région de Omkoi

 

Nous pouvons donc poser cette première grande distinction entre ceux qui vivent dans les vallées des grands fleuves et ceux qui vivent dans les collines ou les montagnes. Les premiers ont développé le commerce et se sont inscrits comme étant des « grandes civilisations » qui détiennent l’autorité politique dans les pays modernes. Les seconds sont restés beaucoup plus discrets au cours des siècles.

 

Peuples en migration continue

Ceux que l’on appelle « tribus des collines » sont issus de grandes migrations amorcées il y a plusieurs siècles. Ils ne sont pas des « peuples natifs » de l’endroit où ils vivent aujourd’hui, et leur implantation s’étend sur un très large territoire.

En Thaïlande, on a commencé à s’intéresser à ces peuples dans les années 1960. Il est officiellement répertorié 6 tribus : les Karen, les Hmong, les Mien, les Lahu, les Akkha et les Lisu. On ajoute 4 plus petites tribus les Khamu, les Lawa, les Htin et les Mlabri. Ces dernières sont en voie d’extinction. On comptait moins de 1000 Htin et ils n’étaient que 282 Mlabri en 2002 et on considère que les Lawa se sont complètement fondus dans la société thaïlandaise.

Pourquoi ne prenons-nous pas en compte les Shan ou les familles des soldats du KMT qui se sont établis depuis plusieurs générations dans les provinces thaïlandaises du Nord ?

Kathapa-anauk, 30/03/2017Groupe de femmes Pao (Karen) qui ont voyagé plusieurs centaines de kilomètres pour rendre visite à un autre village Pao. Ici Etat Karen, Myanmar. Elles sont originale de l'Etat Shan.

Distinguer les peuples des collines entre eux.

Mais qu’est-ce qui distingue les « peuples de collines » les uns des autres ? Et quels sont les points communs aux membres d’une même tribu ? Tout d’abord, l’altitude à laquelle ils se sont établis. Les Karen vivent en basse ou moyenne altitude, au bord de cours d’eau, alors que les Lisu vivent en haute altitude souvent au-dessus de 1000 mètre et les Hmong sur les crêtes des sommets. Cette altitude va décider de leurs agricultures maraichères et céréalières.

L’altitude va aussi façonner la configuration des villages et l’architecture des maisons. Certains ont la cuisine au centre de la salle de vie, le four servant de chauffage. D’autres ont la cuisine dans une pièce séparée de la maison d’habitation. Certains construisent à même le sol et d’autres sur pilotis. La plupart ont des toits de chaume, alors que les Hmong qui vivent sur les sommets recouvrent leurs toits avec des toiles en bois.

Chaque groupe ethnique possède ses propres habits, croyances religieuses, langues.

Cette présentation paraît simple… mais les Akkha chinois et les Akkha thaï ne portent pas le même costume. Les Karen de différents sous-groupes parlent des langues très différentes. Les noms qu’on leur donne ici en français ne correspond pas toujours au noms qu’ils utilisent pour parler d’eux-mêmes.

 Nam Oo, 02/03/2014

Lors du rassemblement annuel des Lisu près de Pai

Le droit du sang

L’appartenance à une tribu vient de sa lignée généalogique. Les unions et mariages inter-ethniques sont le plus souvent tabous. Toutefois, chez les Mien, il est fréquent d’adopter des enfants venant d’autres tribus. Une étude de Kunstadter de 1967 établi qu’au moins 10% de la population Mien a été adoptée chez d’autres groupes ethniques tels les Lahu, Akkha, Shan, Khamu, Lao ou Thaï. Mais de manière générale, on est membre d’une tribu parce que nos parents le sont. C’est la loi du sang. Pour éviter qu’il y ait consanguinité, la majorité des groupes veulent que les mariages soient conclus entre membres de villages différents.

Les Karen et les Lahu sont « matrilinéaires », ce qui implique que le jeune couple va vivre dans la famille de la fille. Les Akkha, Hmong, Mien et Lisu sont « patrilinéaires », la mariée va vivre dans la famille de son mari, le plus souvent, on construit une nouvelle maison sur les terres de l’époux.

En cas de divorce chez les Karen et les Lahu, la femme reste propriétaire de la maison, l’homme devra partir, les enfants restent chez la mère.

Alors même que certaines tribus prônent une certaine liberté sexuelle et le libre choix de la personne avec qui se marier, les conseils des anciens ont le dernier mot. Si le clan trouve une raison pour empêcher le mariage, le mariage ne se fera pas. La continuité de l’espèce est la responsabilité du clan. On le verra plus loin, chez les Akkha l’importance de la continuité est une obsession culturelle.

 Doi Pui, 09/01/2016

Jeune Hmong dans la région de Mae Sa, le jour de la fête des enfants

A chacun sa philosophie

Dans leur livre « Peuples du Triangle d’Or » paru en 1984, le couple de missionnaire Paul et Elaine Lewis distinguent les tribus par des adjectifs qui résument leur philosophie de vie. Si les différents groupes vivent la même expérience de la vie (paysans) dans un environnement naturel similaire (moyenne altitude des collines de la forêt tropicale), ils y répondent de manière différente.

« Ces thèmes se reflètent dans le langage, les vêtements, l’artisanat et dans d’autres aspects de leur vie, et en font finalement les groupes uniques et tout à fait distincts que nous voyons aujourd’hui. »

Pour les Karen, c’est le désir d’HARMONIE qui est la base de leur culture. Une harmonie avec la nature fait qu’ils prétendent être les gardiens de l’écologie locale. Ils organisent tous les ans une célébration au cours de laquelle ils fêtent les esprits gardiens de leur village, ce qui démontre du désir de vivre en harmonie avec les puissances invisibles. Leur chef spirituel, le Hikho, est le lien entre les forces invisibles et les personnes vivantes. Il est aussi le garant de la bonne entente à l’intérieur du village, il faut éviter autant que possible tout conflit.

Chez les Hmong, c’est le désir d’INDEPENDANCE qui prédomine. Ils sont prêts à prendre les armes si leur liberté est menacée. En Thaïlande, ce désir d’indépendance a conduit quelques Hmong à se joindre aux groupes communistes qui leur promettaient la liberté, alors qu’au Laos, ils ont combattu les communistes du gouvernement qui menaçaient leur indépendance.

Phonesavan, 29/11/2014

Le jeu de balle chez les Hmong pendant les célébration de Nouvel-an est le moment où les couples se forment. Ici au nord du Laos.

Les Akkha ont une obsession de la CONTINUITE de leurs ancêtres jusqu’à leur descendance. C’est pour cette raison qu’ils apprennent le nom de tous leurs ancêtres males dans l’ordre chronologique. Ils se voient comme étant un maillon de continuum de l’histoire Akkha. L’importance d’avoir une descendance est donc primordiale. Si l’on demande à un Akkha de nous raconter l’histoire de son peuple, il va énumérer sa propre généalogie qui comporte plus de soixante noms.

Ce besoin absolu d’avoir une descendance est tellement fort que les codes du mariage en sont complexes. En cas de divorce, si la femme est adultère, elle devra partir sans rien emporter d’autre que les vêtements qu’elle porte sur elle. L’homme par contre peut choisir d’avoir une seconde épouse. La polygamie est autorisée. Si une femme est stérile ou si elle ne donne naissance qu’à des filles, son mari pourra la renvoyer. Une femme peut très facilement demander le divorce, il lui suffit de s’enfuir. Toutefois, une femme enceinte n’a pas le droit de quitter son mari avant d’avoir enfanté, les enfants appartiennent à la famille du père.

Les Lisu auraient un désir de PREDOMINANCE qui se traduirait par l’idée que chacun se voit supérieur à l’autre. Un village va alors prétendre que ses jeunes sont meilleurs dans un sport, que ses femmes font de plus belles broderies. La compétition existe aussi entre les individus et les disputes sont fréquentes. Il faut régulièrement faire appel à des tribunaux de jugement à l’intérieur des clans.

Paul et Eleine Lewis citent encore le désir de rectitude chez les Mien, et celui de bénédiction chez les Lahu.

Baan Huay Pong, 07/04/2012

L'entrée d'un village Akkha avec ses figures protectrices

Absence d’organisation politique

Les tribus des collines ne présentent pas de danger pour le gouvernement thaïlandais. En effet, ils ne revendiquent pas la propriété territoriale, ils ne cherchent pas une indépendance politique. Le combat, si il y en a un, est la recherche de la liberté de vivre en paix dans son environnement. Vivre leur vie à la manière dont ils l’entendent, la recherche d’une autonomie culturelle plus que d’une indépendance politique.

Les Lisu, par exemple, aiment établir leur village non loin de celui d’autres groupes, ils pourront commercer et trouver ce qui leur fait défaut. Les Lisu verraient comme un appauvrissement le fait de vivre dans un pays composé exclusivement de Lisu.

La philosophie karen recherche l’harmonie, veut que l’on vive en paix avec son voisin. Les Karen qui vivent en Thaïlande ne comprennent pas les groupes armés au Myanmar qui recherchent l‘indépendance. Ils pensent que si on obtient un pays, il faudra alors l’organiser avec des administrations et des gouvernements, qu’il faudra ensuite collecter des taxes, ce qui est contraire aux principes de liberté qui leurs sont chers. Les « anciens » pensent que les Karen du Myanmar ont suivi l’idéologie des blancs. Aujourd’hui, au Myanmar, de plus en plus de Karen prennent conscience qu’il faut créer un Etat fédéral dans lequel les karen auraient leur place à côtés des autres nationalités. L’indépendance n’est pas une solution.

Baan Ja Jaw, 25/10/2015

Enfants Lahu dans un village de la province de Chiang Rai.

La Liberté

On l’a vu plus haut, devoir gérer un état serait pour eux liberticide. Un point commun à plusieurs « tribus des collines », et notamment aux Karen, est l’absence de structure rigide. Le village n’est pas toujours une unité stable. Si une famille ou un individu n’est pas satisfaite de la manière dont un village est administré, il est libre de partir. Si une famille ou un individu pense améliorer sa situation économique en rejoignant un autre village, il sera libre de déménager et d’emménager ailleurs. Cette liberté dans des structures souples a amené des déplacements à travers les frontières (l’idée de frontière leur est étrangère), et c’est ce qui a conduit ces groupes dans la grande migration à travers les siècles.

Avec des principes de philosophie distincts, les « tribus des collines » placent la notion de liberté au-dessus de tout. Et c’est cette liberté qui, à l’intérieur des groupes ethniques, fait qu’il n’y a pas de rigidité culturelle. Les Karen se sont scindés pacifiquement en des groupes tellement distincts qu’ils parlent aujourd’hui des langues différentes. Le besoin de liberté est plus fort que la tradition.

 

Doi Mae Salong, 07/02/2014

Femmes Akkha discutant à la sortie du marché du matin, près de Doi Mae Salong.

 

Nam Oo, 02/03/2014

Rassemblement annuel des Lisu près de Pai.

Toutes les photos : @fredalix


Tribus des collines par opposition aux grandes civilisations des vallées : De manière générale (et réductrice), on peut dire que le bassin de la Chao Praya est habité par les «Thaï», celui du Mékong par les «Lao», autour du Tonlé Sap se trouvent les «Khmers» et le bassin de l’Irrawaddy est peuplé par les «Birmans».


Bibliographie :

  • Karenni : une courte bibliographie avec des commentaires / Jean-Marc Rastorfer. – Lausanne : CédoK, Centre d’étude et de documentation sur le Karenni : Dao Badao, 1984
  • Peuples du Triangle d’Or : six tribus en Thaïlande / Paul et Elaine Lewis – Éditions Olizane, Genève, 1988 – 1984 pour l’édition originale.
  • The Karen people of Burma : a study in anthropology and ethnology ; with a foreword by Anders Baltzer Jorgensen /Harry Ignatious Marshall. – Bangkok : White Lotus press, 1997
  • Les Karen : horizons d’une population frontière : mise en scène de l’indigénisme et écologie en Thaïlande / Abigaël Pesses. – Université Paris Nanterre, 2004
  • Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné / James C. Scott. – Seuil, 2013 pour la traduction française et 2009 pour la publication originale.

 

  • Merci à la Bibliothèque de l’Ecole française d’Extrême Orient, Chiang Mai pour me permettre la consultation de leurs livres et l’utilisation de leur confortable salle de lecture.
  • The Tribal Museum Chiang Mai, Chotana Soi 2, Tambon Chang Puak.
  • Informal Northern Thai Group Chiang Mai, 418th Meeting : Tuesday, 16 May 2017, « Burma’s 135 «national races» : political myth-making in modern Burma”. A Talk by Bertil Lintner.

Un portrait au mur

On ne s’en rend pas toujours compte, dans le quotidien du voyage, on vit quelque fois des moments historiques. Ce matin de premier janvier, c’est un nouveau calendrier au mur qui montre que le pays a changé. 

Mandalay, le 1er janvier 2012

Je me suis réveillé tôt ce matin. 2012 a commencé depuis quelques heures, je marche dans les rues poussiéreuses de Mandalay que j’aime tant.

Voilà six ans que je viens régulièrement au Myanmar.

Amarapura, 01/01/2012

Pour mon premier voyage en 2006, j’avais dû signer un contrat entier contenant une série de clauses :  « Je m’engage à ne pas poser de questions concernant la politique et à ne pas interférer aux affaires intérieures du pays. »

Je ne suis qu’un observateur.

Mon contrat signé à la frontière terrestre sino-birmane ne faisait aucune mention du Prix Nobel Aung San Sur Kyi, mais je savais qu’il était interdit de prononcer son nom.

Je me suis toujours tenu à ces règles et ai respecté la loi du pays. Parce que je considère que mon rôle de voyageur est un rôle d’observateur. Et parce que je ne veux pas que mes maladresses attirent des problèmes aux gens que je rencontre.

Je me souviens des fois où les gens parlaient avec moi, il y avait presque toujours une personne qui venait tendre l’oreille.

Une fois que je traversais un parc à Yangon, un garçon était venu me parler de politique. On était seuls sur le chemin et il était intéressant de l’écouter. Au moment où l’on a croisé d’autres promeneurs, il a changé de sujet pour me parler du beau temps.

Une autre fois, alors que j’admirais une statue du Général Aung San, père de Aung San Sur Kyi et instigateur de la décolonisation je me suis écrié naïvement :

Mais c’est le père…. Mon interlocuteur est devenu blanc, il se voyait déjà derrière les barreaux. Je me suis vite rattrapé:

… c’est le père de la Nation!  Mon interlocuteur soulagé a repris une respiration normale.

Ce matin, le monde a changé 

Ce matin, 1er janvier 2012, je quitte le centre de Mandalay, je m’engouffre dans un pick-up en direction de Sagaing. Je descends à la hauteur d’Amarapura, marche quelques kilomètres sur un chemin de terre, j’observe une femme qui étend son linge sur des troncs de bambou.

Je prends quelques photos, puis m’assieds sur une chaise en plastique rouge d’un tea-shop en plein air. Je commande un café. J’observe un groupe de moines qui boivent du thé et rigolent. Je prends des photos puis mon regard glisse vers l’intérieur de la cabane. Je me retrouve face à quelque chose de complètement inédit ! Je n’en crois pas mes yeux, je me lève pour aller vérifier. Au mur, est accroché une photo de Aung San Sur Kyi. C’est  le calendrier de 2012. La Dame de Rangoon! Celle dont il était interdit de prononcer le nom il y a peu de temps encore illustre le calendrier de l’année qui a commencé il y a quelques heures.

Une vielle femme assise derrière le comptoir me sourit. Elle me regarde admirer le calendrier, son visage vient de s’éclairer, je vois sa joie s’exprimer. L’année 2012 marque le début d’une nouvelle période pour le Myanmar. L’espoir d’un avenir heureux n’est plus un rêve fou.

Amarapura, 01/01/2012

 

photos : ©fredalix 01/01/2012 @ Amarapura

La légende de la grenouille et du dragon

Ce récit m’a été raconté par mon ami Shue de Hpa-An alors que l’on tentait d’escalader la montagne de Hpa-Bu. J’ai ajouté quelques détails … 

Une légende de Hpa-An

Hpa'An, 28/03/2017

Première partie

L’histoire commence par un amour de vacances entre une Reine Dragon et un Roi Grenouille. L’amour ne s’explique pas, il nous tombe dessus au moment où deux regards sont partagés. L’amour ne se soucie pas du protocole, quand on est une Reine Dragon, on ne peut pas tomber amoureuse du premier venu, même si c’est un Roi Grenouille.

Il était en route pour une campagne militaire importante. Toute son armée de Grenouille l’accompagnait et comptait bien rentrer victorieuse au Royaume. Elle était en voyage de courtoisie vers un autre Royaume Dragon ami. Leurs chemins se croisaient cette nuit-là dans cette forêt où ils faisaient étape.

Faisant fi du protocole et des règles, ils se sont tous les deux enfoncés dans les bois et se sont aimés sous les branches d’un arbre complice. Au petit matin, ils ont chacun repris leurs routes qui se séparaient à cet endroit.

Volant au-dessus d’un large fleuve, la Reine Dragon a senti des douleurs au ventre. Elle a fait signe à son lieutenant et s’est posée au bord de l’eau. Qu’avait-elle mangé pour se sentir ballonnée ? Elle ne s’en souvenait plus. A sa grande surprise, la Reine a pondu deux œufs.

-Nous n’avons pas le temps de couver ma Reine, lui dit son lieutenant. Nous sommes attendu au Royaume Dragon ami avant la tombée de la nuit.

La Reine Dragon et sa suite ont repris leur vol, laissant les deux œufs dans les herbes hautes, au bord du fleuve.

Seconde partie

L’eau du fleuve s’est écoulée et du temps a passé. Un jeune dragon s’amuse à voler entre les pythons karstiques. Il slalome, suit les courants ascendants et descendants, plane puis pique du nez avant de redéployer ses ailes. Une belle jeune grenouille barbote dans les eaux de la rivière. Elle regarde son reflet, plonge, remonte à la surface, et saute. Elle gobe au passage un insecte. Tous deux se croient seuls au monde.

Hpa'An, 28/03/2017

Le jeune dragon aime atterrir sur l’eau, surtout quand il fait chaud comme c’est le cas aujourd’hui. Mais alors qu’il se rafraichi dans le courant, il découvre droit devant lui la jeune grenouille qui, elle aussi, le voit pour la première fois.

– Qui es-tu ? Lui demande la grenouille en le fixant de ses grands yeux ronds.

– Je suis le grand maitre des airs. Répond le dragon. Et toi ?

– Je suis la maîtresse de ces eaux.

Mais, dans la nature, les jeunes dragons sont impétueux, et ce dernier, se lance à la poursuite de cette dernière qui plonge se cacher sous les eaux.

 

Une folle poursuite.

La grenouille connaît le fleuve et réussi à s’enfuir sans que le dragon ne retrouve sa trace.

De l’autre côté du fleuve, la grenouille connaît un endroit où elle peut se cacher. Cette rive est surmontée d’un pic vertical qui monte vers le ciel. Ce lieu prend le nom de Hpa-Bu, qui veut dire « la cachette de la grenouille ».

Hpa'An, 28/03/2017

Depuis qu’il a vu cette étrange grenouille, le jeune dragon n’a cessé de la rechercher, c’est devenu pour lui comme une obsession. Volant au-dessus de la région, il tournoie entre les rochers et scanne le paysage de ses yeux perçants.

La grenouille se croyait en sécurité à Hpa-Bu. Les herbes vertes, comme sa peau de grenouille, la camouflait. Mais le jeune dragon s’est posé au-sommet du pic rocheux voisin et remarque une anomalie dans les formes vertes. Il se jette dans les airs et sans qu’elle n’ait le temps de réagir, il la trouve et la gobe !

Je ne sais pas si vous avez déjà gobé une grenouille. Pour le jeune dragon, c’est la première fois et il l’avale toute ronde qu’elle est.

Hpa'Bu, 28/03/2017

– A vrai dire, je ne sais pas pourquoi je l’ai avalée. Se dit le dragon. Sans doute l’instinct.

Reprenant ses vols acrobatiques entre les pythons karstiques, le dragon sent très vite que quelque chose n’est pas normale. C’est lié à la digestion de la grenouille. Une impression étrange, comme si on avale sa propre main. Le dragon comprend que ce n’est pas une simple grenouille, elle est une part de lui-même. La révélation arrive dans son cerveau comme une décharge électrique : la grenouille est sa sœur !

Terrifié par ce qui vient de se passer, le dragon se pose à mi-chemin entre la montagne et la rivière et vomi la grenouille qui tombe sur le sol, encore vivante. Cet endroit prend le nom de Hpa-An, qui veut dire « la grenouille vomie ».

Le frère et la sœur ont vécu longtemps dans la région, ils sont restés inséparables. L’un maître des airs, l’autre, maîtresse des eaux de la rivière. Le peuple Karen qui vit aujourd’hui dans cette région garde le souvenir de leur histoire…

 

Hpa'An, 28/03/2017

J’aime les légendes parce qu’on ne sait rien de leur origine, et au fil du temps, le récit oral se transforme. Les légendes ne sont pas des morales, les légendes sont des tentatives surréalistes d’explication du monde.

toutes les photos ©fredalix en  mars 2017 autour de Hpa-Bu et Hpa-An

Transpercés !

Pour la deuxième année, je me suis retrouvé au Myanmar au moment où la communauté hindoue célébrait un festival étrange qui m’est apparu comme une torture.

Mars 2016, je me promène au bord de la Salaween à Hpa’An quand j’entends de la musique aux sonorités indiennes. Un peu plus tard, un peu plus loin, deux crochets sont plantés dans la peau d’un homme et attachés à une dizaines de personnes qui semblent le tenir en laisse. Il s’avance avec peine, alors que sa peau s’étire, en direction d’un hôtel sur lequel est posé une statue d’une divinité hindoue et des noix de cocos ouvertes.

Je tente de prendre quelques photos, j’ai beaucoup de peine à approcher la scène. Il y a une foule qui danse. Visiblement, je suis la seule personne extérieure à leur communauté.

Hpa'An, 25/03/2016

Avril 2017, Bago, une foule colorée et bruyante a envahi l’artère principale de la ville et processionne en direction du temple. J’envoie quelques photos à une amie qui me parle de la fête d’origine tamoule « Taipusam ». Je commence une recherche pour comprendre ce à quoi j’ai assisté.

 Bago, 02/04/2017

Taipusam

A la pleine lune du mois de « Tai » au calendrier tamoul (mi-janvier à mi-février dans le calendrier grégorien), l’étoile appelée « Pusam » est au plus haut dans le ciel. Les Hindous et plus spécialement les Tamouls célèbrent la naissance de Murugan[1], le fils cadet de Shiva et Parvati.

A sa naissance, Murugan a reçu de sa mère Parvati, la lance avec laquelle il vaincra l’armée des démons menée par Surapadman. La date supposée de son anniversaire est un évènement important.

Lors du festival de Pusam, les fidèles qui désirent faire publiquement acte de foi et d’expiation se transpercent le corps avec des aiguilles plus ou moins larges. Ils se plantent des crochets dans la peau du dos, trainant derrière eux des hôtels de divinités (liées à Murugan), et de lait de coco sur une distance de plusieurs kilomètres. Ils pratiquent le vœu de silence. Tout cela symbolise la victoire de Murugan, avec sa lance, du bien sur le mal.

Bago, 02/04/2017

Ce festival est célébré par les Tamouls du Sri Lanka et du sud de l’Inde. En Malaisie, la communauté d’origine tamoule est tellement importante que c’est l’occasion d’un jour férié dans plusieurs états malais. Les festivités ont lieu notamment à Penang et aux grottes de Batu près de Kuala Lumpur où les participants doivent monter les 272 marches qui mènent aux grottes. Dans la communauté hindou (à grande majorité d’origine tamoule) de Singapour, Taipusam est le rite annuel le plus important. D’autres célébrations ont lieu en Indonésie.

Une minorité hindoue au Myanmar.

Une importante communauté d’origine indienne vit au Myanmar depuis plusieurs générations. Ils sont les descendants des fonctionnaires indiens que les colons britanniques avaient fait venir dans le pays au moment où « la Birmanie » avait été incluse dans « Les Indes ». La plupart viennent du sud de l’Inde et sont de culture tamoule.

Bago, 02/04/2017

 

Plusieurs générations après cette migration, les communautés restent fermées. Dans les villes elles forment des quartiers et dans les zones rurales des villages séparés. Dans les villes coloniales de Kalaw ou Pyin Oo Lwin, stations d’altitudes qui servaient de zones d’administration, ces communautés sont plus importantes qu’ailleurs.

Les indiens musulmans sont plutôt des descendants de commerçants et vivent plus majoritairement dans les villes, leurs quartiers se situent autour des marchés.

Le Myanmar est aujourd’hui un pays à forte majorité bouddhiste (88% de la population selon un recensement de 2014). Les hindous ne représentent que 1% de la population du pays. Le festival de Pusan est méconnu au sein de la population générale du pays qui ne côtoie pas directement les hindous.

Bago, 02/04/2017

Le calendrier tamoul est un calendrier solaire, contrairement au calendrier sayana hindou qui est luni-solaire. Un mois compte entre 29 et 32 jours. L’année 2017 correspond à l’année 5118.

Au Myanmar, Pusam est célébré fin mars, début avril.

Les fêtes sont basées sur le calendrier lunaire et varient d’une année à l’autre. Dans certaines régions, la communauté hindoue prétend que la naissance de Murugan coïncide avec la fête de Vaikasi, le nouvel an, qui a lieu mi-avril. Ajoutons à ça une différence de deux semaines entre les calendriers tamoul et hindou et vous comprendrez que les fêtes varient d’une communauté à une autre. Les règles sont dictées par les responsables religieux locaux en fonction des astres mais aussi de la météo. Ainsi une inondation ou une sècheresse va influencer le calendrier des célébrations annuelles.

Dans un village hindou de la région de Hpa’An, un villageois m’a dit que ce festival avait lieu traditionnellement fin mars et début avril et prenait le nom de Sala Bow To. Aucune trace d’un festival célébré pendant le mois de Tai (mi-janvier à mi-février).

Bago, 02/04/2017

 

Le festival végétarien de Phuket est taoïste

Vu de l’extérieur, le festival végétarien de Phuket ressemble exactement à Pusam. On y voit des défilés de personnes qui se sont transpercées les joues avec des barres de fer ou même des poignards. Mais ce festival n’a pas la même origine ni la même signification que Pusam.

Il s’agit d’une fête sino-thaï basée sur des croyances taoïstes (religion ou philosophie d’origine chinoise fondée notamment sur les écrits de Lao Tseu). Ces festivités dévolues aux Neuf dieux-empereurs, à leurs fils et manifestations de la déesse Doumu marquent le carême taoïste qui dure neuf jours, au neuvième mois lunaire, (fin septembre, début octobre). Aussi connu sous le nom de « double neuf ». Ce carême est observé dans un grand nombre de communautés taoïstes dans le monde.

Les participants ne mangent pas de viande, pratiquent la méditation et font des offrandes. Ce festival est né il y a presque deux siècles dans la communauté chinoise Hokkien de Phuket (descendants d’exilés de la province du Fujian) et prend chaque année une dimension plus théâtrale attirant des touristes du monde entier.

Le carême de Phuket

En 1825, sur l’île de Phuket, la communauté Hokkien a engagé une troupe de théâtre chinois afin de distraire les travailleurs de la mine d’étain ainsi que leurs familles. Les artistes sont tombés gravement malade. L’épidémie qui s’en est suivie a fait de nombreux morts. Horrifiée, la communauté s’est rendue compte (un peu tard) qu’ils avaient oubliés de célébrer le carême du neuvième mois lunaire.

Un homme a été envoyé dans un temple en Chine afin d’organiser une cérémonie d’invitation symbolique des Neuf dieux-empereurs à Phuket. Il est revenu avec une urne contenant un large baton d’encens allumé pendant la cérémonie en Chine. L’année suivante, les Hokkiens de Phuket ont célébrés scrupuleusement le vœu de ne pas manger de viande, de ne pas boire de l’alcool, de s’abstenir d’avoir des relations sexuelles, de ne pas mentir ou se quereller. Depuis, la région a été épargnée par les épidémies et le festival a perduré.

Bago, 02/04/2017

Cette manifestation est connue sous le nom de « festival végétarien de Phuket », (mais il s’agit plus de la conception « vegan » que végétarienne). Toutefois, il ne s’agit pas d’un but nutritionnel, mais bien d’une purification spirituelle. Les participants sont appelés à manger exclusivement une nourriture sans viande (ou dérivés de viandes). La philosophie taoïste explique dans la que les âmes ont horreur du sang considéré comme impure. Manger de la viande favoriserait la fuite de l’âme hors du corps. Manger vegan permettrait de respecter les âmes et donc de prolonger la vie.

On estime que 80% des habitants de Phuket (on ne compte pas les touristes bien sûr) ne mangent que vegan durant le festival. Les plus pratiquants commencent deux semaines avant et les moins ne suivent les préceptes que les cinq, voir trois derniers jours seulement.

Phuket étant devenu, au cours de la dernière décennie, une destination touristique prisée par les Chinois de Chine. Il a été observé que si les touristes chinois vont accomplir les cultes aux dieux des sanctuaires et assistent aux processions, très peu observent le carême pendant le festival.

Une différence entre les hindous et les taoïstes

Pour le festival hindou de Pusam, les participants qui veulent se purifier se transpercent avec une lance symbolique. Ils rendent hommage à Murugan qui avec sa lance a vaincu le mal. En se transperçant, les participants cherchent à tuer le mal qui est en eux.

A Phuket, au festival hokkien, les participants ne font que le carême de l’abstinence de produits carnés, d’alcool, de tabac et de relations sexuelles. Ce festival se rapproche plus du carême catholique. Les personnes qui se transpercent (et se donnent en spectacle) sont les médiums de la célébration.

Des médiums qui se mutilent

Un médium est une personne qui fait le lien entre les êtres humains et le monde des esprits. Pour devenir médium, une personne doit alterer son état de conscience afin de permettre aux esprits de contrôler ses actions et d’habiter son corps. On peut aussi dire «être en transe», ou «être possédé». Pour atteindre cet état, les aspirants médiums se placent à la limite de la douleur physique.

Comme chez les hindous, les personnes qui, par cette pratique entrent en transe, sont accompagnées par un ami ou un parent qui veille sur eux constamment.

L’importance des médiums 

Les médiums transmettent les vœux et les ordres des divinités concernant le rituels à suivre. Leur aide et leurs bénédictions sont également recherchées par les participants individuels au cours des rituels et des processions. Ils seraient capable de pratiquer l’exorcisme, la guérison, et la divination.

Bago, 02/04/2017

Le choix des médiums se fait sur leur horoscope, et il s’agit principalement de personnes jeunes. Il est admis que les personnes qui offrent leur enveloppe corporelle aux divinités et entrent en transe, retardent leur mort. Il ne s’agit pas d’un acte de grace, mais d’un accord, un marchandage entre les deux parties : la vie de l’humain est prolongée du même temps que la divinité a pris possession de l’humain. C’est une compensation.

Il est estimé que 15-20% de personnes qui deviennent médiums à Phuket lors de ce festival sont des femmes. Toutefois, dans certains sanctuaires, les femmes sont interdites. Les participants masculins auraient peur de se retrouver en contact physique avec une femme pendant ce rituel de purification alors qu’ils sont sensé être en situation d’abstinence.

A Phuket, plusieurs médiums affirment qu’ils ne le font pas dans un but de gagner des bons points spirituels, ils seraient même réticents à accepter ce marché proposé par les dieux, ils se disent forcés de le faire. Toutefois, leur nombre augmente d’année en année, la dimension spectaculaire des festivités y serait pour beaucoup.

Une conception différente du vegétarianisme

Ajoutons une distinction importante entre l’hindouisme et le taoïsme. Chez les Hindouistes, ne pas manger de viande vient de la défense de tuer des êtres vivants (qui est extrême chez les Jaïns, qui balaient constamment devant leurs pas, de peur de marcher sur un insecte). Il s’agit d’acquérir des mérites et de ne pas accumuler des mauvais points en vue de stopper le cycle des reincarnations (proche de ce que les Chrétiens appellent Le Jugement Dernier). Lorsqu’on a entièrement vaincu le mal qui est en nous et on accède enfin au paradis, le Nirvana.

Les Taoïstes pratiquent le carême végétarien pour prolonger leur vie, puisqu’il ne faut pas faire fuir l’âme qui a horreur du sang. Sont également exclus de ce régime (que j’ai appelé vegan par simplification): les poissons et fruits de mer, les produits d’origine animale comme les oeufs et le lait, mais aussi cinq sortes de légumes qui ont une forte odeur comme l’ail et les oignons. Ces derniers légumes contiennent, selon leur croyance, des toxines qui seraient nuisibles aux cinq essences du corps (le feu, l’eau, la terre, le bois et le métal).

En conclusion…

A noter que si les communautés chinoises de Thaïlande, Singapour et ailleurs pratiquent la fête du Double Neuf en mangeant vegan pendant neuf jours, il n’y a qu’à Phuket que la célébration est accompagnée par des médiums qui se sont transpercés des joues.

Je n’ai trouvé aucun lien direct entre les célébrations du Double Neuf taoïste et du Pusan tamoul. Toutefois, les Hokkiens de Phuket n’ont pas émigrés directement du Fujian chinois mais habitaient précédemment à Penang en Malaisie. Ils ont gardé des contacts avec l’île devenue colonie britannique. Une très importante communauté tamoule vit à Penang et le festival de TaiPusan y est célébré chaque année avec ferveur. Il y a de fortes chances pour que les Hokkiens de Phuket se soient inspirés des Tamouls quand ils ont imaginé la mise en scène de leur festival du Double Neuf. 

Une terrible mise en scène pour le spectateur sensible que je suis.

Comme beaucoup de festivals hindous, Pusam est n’est pas seulement impressionnant, il est enivrant. Ces piercing géants sont réalisés dans les temples, sans anesthésie (mais avec désinfectants). La musique est forte, les costumes sont colorés, il y a des danses, des fumées, des cris, une orgie de couleurs. On avance, on se bouscule. Il m’a été très difficile de prendre des photos parce que (vous l’imaginez) personne ne prend la pose et j’avais constamment quelqu’un dans mon champ. Les participants que j’ai croisés semblaient être entrés dans une transe, et tous sont surveillés, encouragés, soutenus par une ou plusieurs personnes « valides ».

Bago, 02/04/2017

Lorsque tout se passe bien, il n’y a pas une goutte de sang. Mais j’ai vu beaucoup de rougeurs sur les peaux. A un moment, un participant, qui trainait un lourd hôtel de noix de coco reliés par des crochets fendant la peau de son dos, est tombé au sol. Je suis resté choqué à observer la scène. J’avais envie d’appeler des secours, un médecin, et pour être honnête, c’est moi qui suis presque tombé dans les pommes. Ses amis l’ont aidé à se relever, lui ont dit des paroles à l’oreille et il est reparti en courant, tirant son fardeau.

Pour ma part, je n’ai pas réussi à en supporter plus et j’ai quitté la procession qui s’en allait marcher sur des braises devant le temple dans un grand vacarme d’encouragements. Ayant déjà beaucoup de peine à concevoir que les gens souffrent dans la vie quotidienne, je n’arrive pas à comprendre le principe d’automutilations pour faire pénitence. J’ai trouvé refuge aux pieds d’une statue géante d’un Bouddha couché, je me suis concentré sur son visage apaisé en essayant d’oublier la souffrance du monde. Le bouddhisme est quand même plus serein.

Bago, 02/04/2017

Si à Phuket, les médiums sont souvent des personnes engagées pour accomplir ce rôle dans la célébration, ils ne sont pas des acteurs et les mutilations sont réelles. Les témoignages des habitants de l’île démontrent que chaque année on cherche à en faire plus dans le spectacle. La mise en scène des mutilations prend le pas sur l’acte d’être le lien entre le monde spirituel et le monde mortel. Depuis les années 1980, l’Office du tourisme thaïlandais fait officiellement la promotion de la manifestions comme étant une attraction touristique. Au Myanmar rien de tout ça, c’est à peine si les habitants connaissent l’existence de cette célébration.


toutes les photos ©fredalix, ont été prises à Bago, Myanmar en avril 2017

[1] Murugan – Dans l’hindouisme, Kârttikeya, Kumara ou Skanda (du sanskrit, skand, « émettre »), est le dieu de la guerre, et est présenté, selon une des légendes sur sa naissance, comme le fils de Shiva et Pârvatî1. Son origine est dravidienne, l’un de ses noms, Murugan, s’écrit d’ailleurs மு௫கன் en tamoul. Éternel adolescent (kumâra), il était vénéré sous les Gupta dans l’Inde du nord où il était la divinité tutélaire des Chalukya. Il est surtout populaire en Inde du sud, où il est connu sous le nom tamoul de Murugan2 (le garçon) ou encore Subrâhmanya, Shanmukha, Pāvaki, Saravanan/Saravanam (Bois de Roseaux), Velan (le porteur d’épieu), Sheyyan ou Sheyyavan (le rouge). (wikipedia)

bibliographie :

Babb, Lawrence A. « Thaipusam in Singapore: Religious Individualism in a Hierarchical Culture ». >>> Chen, Peter S. J.; Evers, Hans-Dieter (ed.). Studies in ASEAN Sociology: Urban Society and Social Change. – Singapore : Chopmen Enterprises, 1978, p. 277-296.

Cohen, Erik. The Chinese vegetarian festival in Phuket‎,  Bangkok : White Lotus Press, 2001

Crapanzano, Vincent. « The Spirit Possession ». Encyclopédie des religions, 1987

Merci à M. Louis Gabaude et la bibliothèque de l’Ecole Française d’Extrême Orient, Chiang Mai pour m’avoir donné accès à la documentation.

Il ne manquait que le serpent…

Je suis entré au Laos il y a quelques jours, sur le dos de ma Honda Wave. Les ennemis des voyageurs ne sont ni les jambes cassées, ni les pneus crevés, les ennemis des voyageurs sont les tracas administratifs. Mais je suis entré dans le pays avec ma moto et je vais vous épargner l’histoire des paperasseries, surtout que la suite va me faire changer d’avis.

Je passe deux jours à Luang Nam Tha, une étape que j’aime, où j’ai mes habitudes. Je veux rejoindre Phongsali, dans l’extrême nord-est.

Boun Tai, 13/12/2016

Parcourant mes premiers cent kilomètres sur les routes laos j’ai été pris d’une euphorie. Sinuant sur la route nationale 3, entre collines et villages, je chantais, je me lançais dans des monologues, j’avais un sourire que rien ne semblait pouvoir effacer.

Je suis souvent euphorique quand j’entre au Laos. Je ressens un sentiment de liberté que je n’arrive pas à expliquer. Il n’y a pas beaucoup de circulation, il faut faire attention aux cochons qui traversent. Je me dis que la liberté c’est quand des cochons traversent la route avec un air nonchalent.

Je passe deux jours à Luang Nam Tha, une étape que j’aime, où j’ai mes habitudes. Je veux rejoindre Phongsali, dans l’extrême nord-est.

De Luang Nam Tha, pour rejoindre Phongsali, il faut rouler vers l’est jusqu’à Boten, frontière avec la Chine, descendre plein sud jusqu’à Udomxai, puis bifurquer nord-est. Ce trajet est comme un V. Sauf si je trouve la piste qui permet d’éviter ce « presque aller-retour », un raccourci enjambant une montagne. Il existe sur la carte, mais dans quel état est le chemin ?

Luang Nam Tha, le 12 décembre 2016

Il est neuf heures, je suis prêt au départ. Le soleil est absent. On est dans une épaisse couche nuageuse, il fait froid, une petite pluie. J’ai mis deux t-shirt, un coupe-vent et par-dessus tout ça, ma veste polaire vert-pomme que j’affectionne particulièrement quand je suis loin de la ville. Il ne manque que des essuie-glaces à mes lunettes pour que tout soit parfait.

A Boten, le soleil a vaincu la couche nuageuse et je suis envahi par une énergie positive. J’ai chargé la carte de la région sur mon application Google-map. Le GPS, indépendant d’un signal internet, me dit où je suis.

Muang Khoung, 12/12/2016

Sur la gauche, une piste large quitte la route confortable. Il est 10h30. C’est mon raccourci. Je l’ai observé dix fois sur la carte, je sais qu’il y plein d’inconnues. J’ai envie d’y aller. J’ai peur. Je tourne pour voir… De gros cailloux, mais je roule, lentement, j’avance. Un village sur la droite, je croise des motocyclistes locaux qui me saluent. Je regarde plusieurs fois l’heure et je compare avec mon kilométrage. Une moyenne de 20 km/h. Selon Google-map, j’ai 80 km de piste, donc 4 heures, je vais arriver vers 15h à Boun Tai. Il fera nuit à 18h. Et quand il fait nuit, il fait très nuit !

Je dois traverser un ruisseau, j’enlève mes baskets et mets mes Crocs, ce sera plus simple. Il commence à faire chaud. J’enlève aussi mon coupe-vent.

Une plaine, un village plus étendu, des greniers en torchis, un Stupa étrange, je m’arrête, je prends quelques photos. Une statue de tigre aplati devant le Stupa m’étonne. Je ne vois pas un seul habitant, seules les vaches me regardent comme si j’étais l’évènement de la semaine. Comme elles s’approchent, je crains un moment qu’elles ne me demande de faire des selfies avec elles.

Muang Khoung, 12/12/2016

Il est midi, j’ai parcouru 30 km, c’est une petite moitié du chemin, je ne vais pas revenir en arrière pour retrouver la route confortable, je vais continuer sur cette piste caillouteuse même si je ne sais pas ce que l’avenir m’attend. Le village est étendu, enfin je vois des habitants, il y a une école, les élèves sortent de classe et rentrent chez eux, à pieds, à vélo.

La route se sépare en deux. J’ouvre ma carte, à gauche c’est la Chine, je dois tourner à droite, la piste est plus étroite, plus sombre aussi.

Mon regard est occupé par la topographie du chemin, je ne peux jeter que des regards rapides sur mon compteur. Les kilomètres tournent lentement.

Il fait beau, ciel bleu.

Montée, puis descente, une rivière, une nouvelle vallée. Des champs. Je suis de l’autre côté.

Gros village, j’ai soif, je m’arrête à l’épicerie, je bois une bouteille d’eau. Je demande au monsieur si Boun Tai est encore loin, 20 kilomètres qu’il me répond. Je suis content. Je sors mon appareil photo. Je prends quelques clichés des maisons dans l’étonnement général des habitants.

Boun Tai, 12/12/2016

Je fais le décompte des kilomètres. Je devrais être déjà arrivé. Plus tard je comprendrai qu’il y avait eu une erreur sur Google-map, cette piste est de 95 kilomètres et non 80.

Je suis bientôt arrivé à Boun Tai. Je connais ce gros bourg. J’y ai dormi en 2006, je m’y étais beaucoup ennuyé. Il est encore tôt, j’aurai le temps continuer vers Boun Nuea. On verra…

Je roule à environ 30 kilomètres heure. La piste est large mais je n’ai qu’un petit chenal sans gros cailloux. Soudain, c’est la panique ! Une chose très longue bouge en travers de la piste. Au moins deux mètres de long, sa silhouette s’élargit milieu de son corps. Un serpent ! Comme dans le Petit Prince, le serpent est en train de digérer quelque chose de gros, mais ce n’est pas un éléphant. Vu la taille, c’est un python. Mon problème se pose rapidement: sa tête est exactement dans mon chenal de passage. Je ne peux pas dévier sans heurter les gros cailloux. De toutes façons, il prend toute la largeur de la piste, je vais devoir lui rouler sur le corps, et il n’est pas mince. Il risque de me sauter dessus. Accélérer, hurler ou freiner, tout se décide en moins d’une seconde. Je plonge sur les freins alors que je suis tétanisé de peur. A moins de trois mètres du reptile, je ne suis plus qu’une masse tremblante. Je le vois avancer lentement. Un serpent ne se déplace pas régulièrement, il serpente, son corps bouge par vagues, par ondulation. C’est ce qui est le plus troublant.

Il ne s’est écoulé que quelques secondes et sans que je ne me voie tomber, je me retrouve par terre, couché sur la droite, les jambes sous la moto. Le serpent est devant moi, je ne sais pas si il m’a vu. Moi, je ne vois que lui. Si il s’approche, je mourrais de peur avant même qu’il soit sur moi. Il aura beau user de tout son venin je serai déjà mort. Mon moteur s’arrête, même la moto a peur. Je ne sais pas si je respire encore. Le serpent termine sa traversée et rejoint les herbes hautes à quelques ondulées de ma tête.

Je dois me relever, mais je n’arrive pas à coordonner mes mouvements. Je décide de faire les mouvements que je peux faire. J’ouvre mon sac et vérifie: mon appareil photo est intact. C’est une chance inouïe. La lentille ne s’est pas cassée. Il s’allume normalement. Je pose mon sac devant moi. Mon rétroviseur droit est en morceaux. J’essaie de tirer sur les muscles de mes jambes, pas de douleur. Je ne pense rien m’être cassé. Mais alors pourquoi est-ce que je n’arrive pas à me relever ? Je pose ma main droite sur le sol pour me pousser vers la station verticale. Rien ne bouge. Mon bras est entièrement endormi, aucune force. Je tremble. Deux villageois sur une moto arrivent et s’arrêtent juste devant moi. Ils me regardent. Je crie des sons incompréhensibles, je ne sais plus comment exprimer une demande d’aide. Ils me dévisagent comme les vaches plus tôt. Ils ne comprennent rien à la situation. Le passager regarde vers les hautes herbes et voit le serpent. Il crie « serpent, serpent » ! Le conducteur met les gaz, ils s’enfuient.

Point de la situation : j’ai les jambes coincées sous ma moto, aucune force dans le bras pour me relever, aucune aide sur un chemin de montagne et un serpent de plus de deux mètres de long caché dans des herbes juste devant moi. Une autre moto passe. La conductrice me dévisage avec peur et étonnement, a-t-elle déjà vu un occidental ? Peut-être, mais certainement pas un occidental couché sous une moto sur le chemin qui passe près de chez elle. Je crois que je suis plus effrayant qu’un serpent. Elle ralenti mais ne s’arrête pas. Je rassemble mes forces et je tire mes jambes, sur le sol jusqu’à ce qu’elles soient libérées du poids de la moto. J’arrive enfin à me relever. Je remonte en selle. Avec ma main gauche, je place ma main droite sur le guidon et je démarre, je prends la fuite en prenant soin de ne jeter aucun regard à l’endroit où le serpent se terre.

Un très beau point de vue: un pont en bois enjambe une rivière devant un village. Je veux faire une photo. Je m’arrête. Je sors mon appareil miraculé. Impossible de le soulever, le bras droit reste immuablement en bas. L’épaule ne bouge plus. Je ne veux pas paniquer et à l’aide d’un effort gigantesque, accompli avec la seule force du bras gauche, j’arrive à prendre mon cliché. Je remets péniblement l’appareil dans le sac. Ma main gauche replace la main droite sur le guidon. Je repars. Je remarque que mon pantalon est déchiré. J’ai mal à la jambe gauche.

Boun Tai, 12/12/2016

Encore quelques longs kilomètres et j’arrive à Boun Tai. Je tourne un moment avant de m’installer dans un hôtel de routiers. J’ai de la peine à marcher. Je dois remplir le livre de checkin, ma main tremble, je n’arrive presque pas à écrire. J’utilise la main gauche. C’est illisible. J’entre dans ma chambre, il fait froid, je n’ai plus aucune force, je tombe sur le lit et je ne bouge plus.

Muang Khoung, 12/12/2016

photo : Ma Honda Wave devant le Stupa du village, peu avant midi.

Epilogue : Je vais garder en tête l’idée de rejoindre Phongsali jusqu’au lendemain matin. L’espoir que tout ira mieux est d’autant plus présent que j’évite de trop bouger et donc d’avoir mal. Le soir, il sera très difficile de tenir les baguettes pour manger un Phò. Je vais apprendre à utiliser ma main gauche. 

Le lendemain, après avoir mal dormi et souffert en me remettant en selle, je vais décider d’abandonner la montée vers Phongsali et de prendre la route du sud direction Oudomxai. La douleur ne va pas disparaitre, elle va même s’amplifier. Toutefois, je sens que rien n’est cassé, c’est musculaire. Au genou, c’est une grosse plaie que je vais nettoyer du mieux que je peux. Il n’est pas question d’abandonner mon voyage, je vais descendre jusqu’à Champassak et revenir à Chiang Mai en traversant l’Issan. 4000 kilomètres à conduire dans cet état. Je redoute l’idée de consulter un médecin qui me prescrirait l’immobilité complète. En rentrant à Chiang Mai, une rebouteuse va me soigner avec des compresses d’herbes chaudes.

J’ai fait un voyage magnifique.